On peut dire, — et c’est un bonheur — que les théories, qui. conduisirent la peinture et la sculpture à trop sou­vent se transformer en une vaine littérature au lieu de se contenter d’être une joie de fa vie, n’ont pas eu de prise sur l’art appliqué; ou du moins, qu’elles n’ont pas sur lui l’influence qui, dans chaque Salon de pein­ture, se révèle par de si tristes productions.

Page illustrated (Jugend, 1896)

Decoration (The Studio, Volume 12)

278

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Une seule question soulève dans l’art appliqué des querelles chaque jour plus aiguës, qui me­nacent de diviser les artistes en deux camps enemis. Elle a trait au caractère, ou mieux, aux éléments de l’ornement. Les uns prétendent que ces éléments ne peuvent être pris que dans la nature visible, que la flore et la faune suffisent à elles seules à toutes les conditions à remplir par l’ornement de surface, pourvu qu’elles soient stylisées par une main experte. Les autres ne veulent pas entendre parler de la nature; ils affirment qu’il faut éviter tout ce qui rappelle la plante ou d’autres créations naturelles, et que le salut ne se trouve que dans la ligne abstraite.

Internal decoration from Villa Igiea, near Palermo (

Henri Van de Velde, Candelabre

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CVandeVelde - Candelabre

La dispute est sortie des œuvres des artistes belges, à leur tête M. Van de Velde, dont le système ornemental provoque d’un côté l’enthousiasme, de l’autre des con­tradictions violentes, et dont on a fait le re­présentant, le bouc émissaire de l’ornement. abstrait; i tort, cnr ce n’a jamais été l’intention » de cet artiste de provoquer un débat de ce genre, n Quoi qu’il en soit, il faut s’attendre à ce que, r de même oue la peinture vit naguère le combat des réalistes et des idéalistes, l’art appliqué devienne le champ de bataille des «floralistes» i et des «linéaristes».

s II n’est pas besoin de démontrer que cette | nouvelle distinction n’est pas moins vaine que la première. Au fond, la raison qui sépare les deux camps reste la même. Aujourd’hui comme : alors, c’est sur le choix du sujet de l’œuvre d’art que porte la contestation. Jadis, le peintre était bon ou mauvais suivant qu’il peignait ou ne peignait pas la nature telle qu’elle est, qu’il montrait en elle ceci ou celà, qu’il en en faisait voir ceux des aspects qui plaisaient à l’un ou déplaisaient à l’autre. Tandis qu’il n’aurait dû s’agir que du «comment?»; c’est-à-dire, si la peinture est bonne ou mau­vaise, et non du sujet dont l’artiste a fait choix pour le peindre.

Otto Wagner, Majolika Hause

Alphonse Mucha, Combinations Ornamentales

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Comme nous sommes tous enfants d’une seule et même nature, il serait impossible d’ima­giner quoi que ce soit qui ne dérive pas d’une forme naturelle; d’inventer quelque chose qui n’aie pas son origine dans les extériorités que nous percevons par nos sens. Il n’y a donc pas, il ne peut y avoir d’ornement abstrait dans le sens absolu au mot. Tout ornement dérive nécessairement d’une forme concrète. La plus hardie des fantaisies du plus hardi des fantaisistes ne pourrait rien engendrer qui soit complètement en-dehors de la nature. ; Qn a pu enfanter le fabuleux, le merveilleux, .en créant des formes qui ne se rencontrent pas dans la réalité; mais la fantaisie qui créa ces formes a toujours pris pour embryon des formes que l’œil avait, consciemment ou inconsciemment, vues dans la réalité.

L’animal fabuleux des vieilles légendes, par exemple, n’existait pas dans le monde réel; chacun de ses membres, sa tête de lion, son corps de serpent, ses griffes de croco­dile fut emprunté à des animaux existants. Celà, c’était la fantaisie — qui n’avait pas besoin d’être de l’art, — un procédé que les prêtres des religions antiques employèrent d’abord pour tenir les peuples, en respect, et qui servit plus tard à d’autres buts.

Bruxelles – sgraffito (detail)

Eugène Grasset – SnowDrop

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Eugène Grasset SnowDrop

L’art, au contraire, c’est l’œuvre du sauvage habile, gravant sur ses armes, dans ses heures de repos, des ornements qui lui réjouissaient l’œil; ce sont aussi ses efforts à si bien perfectionner cette arme, qu’elle frappât sûrement son adversaire à mort. Puis, ce sont les murs de la hutte qu’il ‘Sp. orner ; on peignit ou l’on sculpta dessus quelque représentation de ce que les yeux voyaient- Mais comme la surface qu’on ornait est quelque chose d’autre que la prairie oîi paissent les animaux qu’on représentait, que c’était, par exemple, une pièce de bois ronde, ou l’about d’une poutre, il fallut que l’animal de l’orne­ment devînt tout autre que l’animal, du pré, qu’il eût, dans ses nouvelles fonctions, quelque chose d’organique qui rendît sa présence ad­missible ii cette place, de même que l’animal sur le pré est organique à celui-ci ; comme les conditions étaient autres, cet organisme lui- même dut devenir autre. Ce ne fut que bien plus tard, après une période infiniment longue de développements successifs, que l’art fut détourné de. son but primitif,: purement ornemental, et qu’on fit de^ «images» qui ne faisaient plus partie d’un objet, mais qui se trouvaient sur un fond neutre, bois, toile ou papier, et qu’on pouvait suspendre à volonté à n’importe quelle place des murs. Et c’est de ce détournement du but immédiat de l’art que naquit la con­fusion; c’est de là qu’on perdit la nation de l’essence de l’art, qu’on. ne sut plus si ces «images» étaient pour raconter des choses tristes ou joyeuses, îgÉ pour réjouir l’œil par de belles couleurs et de belles lignes, qu’on arriva à ignorer s’il s’agissait de représenter la prairie et la vache si fidèlement, qu’elles parussent une vraie prairie et mne vraie vache à celà près que là vache ne donnait pas de lait et la prairie pas de foin, ou. bien de faire une chose difficilement définissable, sur laquelle très-peu sont fixés.

Mackmurdo – design pattern

Mackmurdo – design pattern

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arthur heygate mackmurdo-1882-peacock

Un ornement n’est pas un tableau qu’on puisse transporter à volonté d’une place à une autre; il appartient à un objet parfaite­ment déterminé. Par conséquent, on ne peut soulever sérieuseiiient la question de savoir s’il doit consister en une fleur, un vase ou un triangle. Du moment qu’il remplit son but, c’est à dire qu’il orne le mieux possible l’objet dont il fait partie, il est bon. Pour celà, l’expérience a fait connaître certaines lois fondamentales. Nous savons qu’il est nécessaire que le motif de l’ornement se répété, pour reposer et contenter l’œil et par suite l’esprit. Cette répétition doit avoir dès l’abord une influence sur le motif. Il est possible de discuter si, dans un tableau, il est conforme au but de l’art de peindre une vache dont la particularité principale soit une ressemblance saisissante avec une vraie vache; mais il est parfaitement inutile de se demander s’il est permis de peindre vingt ou cinquante fois sur le mur la même vache très-ressemblante. Ce serait exposer l’habitant du lieu à en devenir fou. Celà ne veut pas dire que la vache ne puisse servir de motif d’ornement; seulement, il faut qu’elle soit transformée en quelque chose d’autre, de manière que le spectateur qui l’a constamment sous les veux soit préservé du délire. Ce spectateur ne doit pas reconnaître dans la tenture tant et tant de vaches, mais y voir de belles surfaces et de belles lignes se repérant en une tranquille har­monie, et sur lesquelles les meubles et les autres objets garnissant la pièce apparaissent en un rapport agréable.

Ce qui est vrai pour la vache l’est aussi pour la fleur. Si belle que soit une rose, avoir éternellement devant les yeux cent roses peut aussi devenir périlleux. Certes, leur emploi comme ornement est moins choquant, pareeque la vie de la rose nous saute moins aux yeux, parcequ’elle n’est pas douée du mouvement comme l’animal, pareeque la nature lui a donné des couleurs aimables qu’il est doux de con­templer, parcequ’elle éveille en nous le souvenir de son parfum et d’autres idées agréables; mais tout homme d’un sens fin se défendra de toute répétition des images de la nature, même dans ce qu’elle offre de plus admirable, pour la même raison qu’il se garderait de désirer sentir éter­nellement le parfum de l’essence de rose : il sait que ce serait aller au-devant du malaise, et de pire à la longue. La répétition d’images définies est fatale à l’organisme de l’homme; celui-ci diffère en celà de l’animal, pour qui c’est une condition de bien-être.

Terme Berzieri – particolare

Dubois – Candelabre

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Dubuois Candelabre

Mais on se méprendrait sur le sens de cette loi en en faisant une arme dirigée uniquement contre les «floralistes». Les artistes qui se servent de motifs abstraits — les dinéaristes» — évitent le danger que nous venons d’évoquer ; mais ils n’en sont pas le moins du monde plus artistes pour celà que les premiers; leurs motifs peuvent devenir aussi intolérables que les motifs natura­listes s’ils ne possèdent la propriété de supporter la répétition. Cette propriété n’est pas attachée exclusivement à la ligne; la surface, la couleur, les rapports de l’ornement à la place qu’il occupe, n’ont pas moins d’importance. Tel ornement, superbe sur le papier, peut n’être nullement à sa place sur un meuble ou devenir un non-sens s’il couronne une colonne. C’est le but à remplir qui donne ici la mesure. La combinaison de lignes la plus simple, un de ces dessins qui viennent par hasard sous le crayon d’un enfant, peut avoir plus de valeur, mis à la juste place, qu’une œuvre de génie mal employée.

L’antagonisme du principe des artistes vflo- ralistes» et des t-linéaristesi dans notre art appliqué est donc imaginaire, comme l’était celui des réalistes et des idéalistes en peinture. Quant au compromis conciliateur de ceux qui ne veulent de [ornement abstrait que pour les objets de caractère constructif, et de l’ornement floral que pour les surfaces, il doit être aussi condamné. Tout celà n’a absolument rien à Étire dans la question. . Les constructions ne comportent aucun ornement; ici, la ligne con- srructive est tout et la beauté ne peut consister en autre chose qu’à unir de belles formes et de belles proportions aux convenances d’emploi le plus parfaites possible. L’ornement qui n’est rien d’autre qu’un ornement ne fait que nuire à cette place. Ce n’est que pour dé­corer les surfaces .qu’il peur être question d’ornement, et là, tout est bon, à la seule con­dition d’être réelle­ment un ornement.

On a fait -— à tort — aux «linéa- ristesi le reproche d’uniformité. Il est certain que chez la masse des artistes de second ordre qui s’at­tachent à ce style en Belgique,. le di- néarisme» se traduit par des formules tou­jours les mêmes, déjà passées à l’état de poncifs. Mais celui qui ne voit que des redites dans les orne­ments des artistes qui ont fondé l’école, M. Van de Velde ou M. Lemmen par.exemple, ne doit accuser que son propre oeil de son erreur. L’œil n’est ; par encore fait à ces formes, en apparence complètement étrangères à la nature; il est comme celui d’un enfant apercevant des Chinois pour la première fois: tous lui paraissent avoir le même visage. Un œil exercé percevra bien­tôt les différences, et découvrira chez les artistes que nous venons de citer une richesse d’imagi­nation peu ordinaire. Qu’il y aie des traits communs á toutes les œuvres du même auteur, I on ne peut pas plus lui en faire un grief qu’à un peintre de rester fidèle dans tous ses tableau* à ses procédés d’expression, à son écriture I artisrique.

Ceci fait en même temps justice de l’aphorisme, I devenu courant, sur la prétendue facilité del’ornement.

Il serait certes désirable^ et tout-à- fait conforme aux be­soins sociaux de notre temps, que l’art pût ne plus dépendre du génie, c’est à dire du plus rare des hasards; ou’il devint l’apanage dé tous ceux qui voudraient prendre la peine de s’exercer un peu. Malheureuse­ment, on ne remarque rien de pareil jus­qu’ici : à preuve, pré­cisément Je nombre minime des hommes dont l’individualité s’accuse’ dans l’or­nement abstrait, et qui n’y sont pas de simples imitateurs. L’imitation, est facile partout, qu’il s’agisse d’ornement abstrait ou d’autre chose. Les formules paraissent toujours commodes, une fois trouvées; seulement, il fallait les trouver. En résumé, en allant au fond du conflit, il apparaît sans objet; les principes opposés du premier abord deviennent des identités. Il n’y a pas d’ornement floral ni d’ornement abstrait. Tout ornement est abstrait; c’est à dire qu’il fait abstraction de la nature, car la nature ne donne pas l’art. Et cela, vrai pour l’ornement, l’est aussi pour toutes les formes

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